Le soin aux psychotiques déficitaires

Trois textes :

  1. Extrait de ma communication au congrès d'Angers "L'autisme et la psychose à travers les âges: l'enfant, l'adolescent, l'adulte."de décembre 98

  2. Communication au colloque des hôpitaux de jour à Martigny (Suisse) octobre 98  Texte revu et corrigé

  3. Conceptualisation du travail en hôpital de jour pour des patients psychotiques déficitaires à partir du texte de ma communication au colloque de St Lô en 97. Voir argument ci-dessous et texte complet ensuite: 


UN HOPITAL DE JOUR POUR PATIENTS PSYCHOTIQUES DÉFICITAIRES :
LIEU D’UNE EXPERIENCE D’INDIVIDUATION.
L’IMPORTANCE DES COULISSES DANS LA MISE EN SCENE D’UNE REPRÉSENTATION PSYCHIQUE.

Quand le déficit est une des défenses premières, la société renvoie souvent que soigner est un pari intenable.
Or, nous pensons nécessaire, pour ces patients de relever le défi. Il nous semble important, en effet, que leur souffrance psychique puisse, quand elle se manifeste, être, pour eux aussi, prise en charge.
Notre projet de soin pour ces patients psychotiques déficitaires, très régressés vise à leur fournir un espace de représentation psychique.
Très régressés et, parfois même, dédifférenciés du non humain par l’entourage, ils ont besoin d’une prise en charge qui restaure et soutienne leur narcissisme et qui mette en scène leurs éprouvés, afin de donner à ceux-ci au moins le début d’un statut d’objet de pensée.
L’équipe soignante est confrontée, dans la réalité quotidienne, à la dépendance du patient envers son entourage ; le travail effectué en coulisses vise à lui permettre de répondre dans le registre de la représentation psychique aux demandes réifiées des patients. De plus, restaurer ou permettre un minimum d’individuation chez des patients très dépendants de l’appareil psychique familial ne peut se faire, bien sûr, qu’en appui sur un travail avec la famille du patient.
Cette individuation, nous est apparue absolument nécessaire, au moins a minima, pour permettre à ces patients une vie sociale, même sur la scène protégée d’un établissement médico-social.



 

Nous faisons le pari du soin pour ces patients qu’autrefois on pouvait appeler «oligophrènes», c’est à dire " personnes de peu  d’intelligence», mais surtout, si on se réfère  au sens des mots grecs  de peu d’esprit, de coeur, ou de sentiment. S’il y a « peu », cela signifie que l’on part de peu mais pas de rien. Cela est important à souligner car ce peu fonde le caractère humain de ces patients pourtant souvent ressentis très négativement, à la hauteur de la négativité de leur psychose brute. Le pari du soin n’est possible qu’au travers de la reconnaissance concomitante à la fois de leur humanité et de leur négativité. Dans cette négativité psychotique, l’espace psychique transitionnel fait défaut pour ces patients psychotiques déficitaires, souvent privés de réelles interrelations avec autrui car pris dans une relation de dépendance et parfois en proie à d’immenses souffrances psychiques inélaborées et incommunicables. C’est cet espace transitionnel, cet espace d’élaboration psychique et d’individuation que le soin à l’hôpital de jour essaie de leur apporter.

L’importance des coulisses pour les soignants.
La reconnaissance de la souffrance psychique, en deçà du déficit, ressemble souvent à une plongée en apnée qui nécessite l’élaboration d’un cadre solide, et qui peut même, parfois, sembler rigide, mais qui se doit d’être à la hauteur des coups de boutoir de la négativité psychotique.

 Elaboration du cadre nécessaire à la mise en place d’un espace transitionnel d’élaboration psychique.
Un important travail de pensée avant la mise en place des différentes modalités de soins est nécessaire si nous voulons nous sentir capables de recevoir le patient. Nous prenons donc du temps pour élaborer en équipe le cadre des différentes prise en charge individuelles et de groupe.

 Reconnaissance de leur humanité et de leur souffrance psychique. Nécessité d’un espace de représentation psychique de cette souffrance : « Une équipe qui pense  les pensées des patients ». Des soignants qui accueillent les éprouvés, souvent irreprésentés afin de leur donner un statut d’objets de pensée.

La reconnaissance de leur humanité suppose un important travail de mise en mots des demandes réifiées des patients. La réponse dans un registre symbolique à des demandes formulées dans un registre de réalité quotidienne et de dépendance nécessite un important travail de réflexion sur notre contre transfert négatif, afin de pouvoir garder une « capacité de rêverie  ».

La souffrance psychique des patients psychotiques déficitaires présente souvent un caractère innommable par absence de capacité de représentation psychique différenciée. La prise en charge institutionnelle de cette souffrance permet que soient contenus les éléments ‘, toxiques et éclatés. Elle nécessite un important travail de réflexion en équipe et avec un superviseur avec lequel nous sommes extrêmement exigeant, sans doute à la hauteur de la pression de la souffrance psychique projetée par les patients sur l’équipe soignante.

 La défaillance de narcissisme primaire qui empêche les patients d’avoir une conscience de soi et qui leur rend difficile la différenciation du non-humain doit être compensée, en quelque sorte, par un « appareil à penser les pensées » élaboré par l’équipe soignante. Il nous semble à ce sujet important d’insister sur cette dimension institutionnelle du soin, le travail d’équipe, en coulisse étant indispensable à la constitution d’un « appareil à penser les pensées  » suffisamment résistant aux projections d’éléments psychotiques indifférenciés.

 L’accueil des éprouvés des patients psychotiques et particulièrement de ceux qui, déficitaires, ne disposent que de peu de moyens élaborés d’expression  nécessite une grande écoute de la part des soignants de leurs propres éprouvés afin d’en faire une mise en mots.
Pour terminer sur cette importance des coulisses, il semble important d’insister, encore, sur le caractère institutionnel du soin que nous pouvons prodiguer aux psychotiques graves. Etre plusieurs fait en effet partie du « setting  », être plusieurs permet aussi de constituer une chaîne associative dans le cours de la prise en charge, chaîne que chacun ne peut percevoir seul étant donné l’éclatement des projections, éclatement dû au caractère très brut de la psychose dont sont atteints les patients. Cette importance du travail en équipe, qui permet la mise en place d’un espace transitionnel, rend indispensable le travail en coulisses.
 

Des groupes thérapeutiques.
Il existe plusieurs groupes thérapeutiques à l'hôpital de jour ; ils sont animés par les ISP et ASD. Ces groupes sont plus particulièrement le lieu d’une approche corporelle et, ou, artistique et constitue une symbolisation de « l’aire de l’expérience culturelle  ».
La mise en place d’un groupe thérapeutique s’appuie sur deux éléments primordiaux :
* Un résultat rêvé par les soignants qui le proposent, des objectifs à atteindre, d’une part.
*Une structuration du groupe, un cadre qui peut, de l’extérieur paraître rigide mais qui permettra la stabilité et que les éprouvés soient contenus, d’autre part.

Le travail en coulisse se fait essentiellement en deux temps.

Dans un premier temps, la réflexion en équipe permet un questionnement par tous les membres de l’équipe du projet présenté par les deux soignants qui en sont à l’initiative. Nous nous attachons alors beaucoup au caractère transitionnel de l’espace proposé aux patients et à l’existence d’un espace de « rêverie » possible pour les soignants.

 Dans un deuxième temps, la réflexion des soignants se fait en « intervision » avec la psychiatre ou le psychologue d’une part et en équipe d’autre part. Cette réflexion porte sur le « créé » par les patients dans cet espace thérapeutique « trouvé » par eux, sur le ressenti des soignants et sur le cadre de la prise en charge groupale.

Un groupe thérapeutique en exemple :
Ce groupe a été conçu par les soignants de façon à développer la mobilité corporelle des patients, à leur permettre de découvrir et de développer leur potentiel créatif ainsi qu’à les faire travailler au niveau de l’expression et de la communication.
Au niveau des soignants, il leur permet de découvrir une autre manière d’être du patient et aussi du soignant où la capacité de jeu devient possible ; il leur permet l’élaboration d’un autre espace que celui uniquement de la relation soignant-soigné. Il constitue pour eux un lieu privilégié de rencontre de l’humain.
Ce groupe est très fortement soutenu par un désir de permettre aux patients d’exprimer leur créativité, dans une expression dansée et musicale de leurs émotions.
Ce groupe s’appuie sur une importante structuration à la fois de l’espace,  du temps de chaque séance et de ce qui y est proposé.
 La pièce est partagée en trois « lieux » :
* L’espace de jeu.
* L’espace « spectateurs » (certains participants du groupe à certains moments).
* L’espace du « refus de participer » qui peut être occupé par le patient qui a besoin de refuser.
Le temps de la séance est lui aussi cadré ; le déroulement type d’une séance est scandé ainsi :
* Rituel d’entrée : Echange verbal, se déchausser et mettre ses chaussures toujours au même endroit.
* Echauffement : Adapté en fonction des capacités des personnes.
* Jeux rythmiques : Jeux de rythmes en groupe -corporel -vocal -instrumental.
* Situation à partir d’un thème.
* Temps d’échange verbal
* Rituel de sortie : Ranger les tapis, remettre ses chaussures.
 Le contenu des séances dépend de la dynamique du groupe et des capacités physiques et, ou, psychiques des patients.
 En coulisses, les échanges à propos de ce groupe prennent souvent un caractère conflictuel ; le travail de réflexion en ressort grandi.
 

 Les prises en charge individuelles.
Un certain nombre de patients bénéficient d’entretiens individuels qui sont assurés soit par le médecin psychiatre, soit par le psychologue, avec, à chaque fois les infirmiers ou aides-soignants référents du patient.
Un entretien individuel se décide après un temps d’observation ; à la suite de cette observation il est imaginé, en coulisses par les soignants un mode de prise en charge, des médiations’
 Les entretiens se déroulent et provoquent chez les soignants un ressenti dans lequel se mêlent des sentiments d’humanité et des sentiments de négativité. Le travail, en coulisses, de réflexion vise alors à imaginer comment faire vivre notre capacité de représentation psychique, en étant inventif dans le mode de prise en charge, autrement dit en gardant une « capacité de rêverie  ».
C’est ainsi que nous avons été amenés pour un patient, que nous appellerons « Y », à réfléchir à un moyen, dans l’entretien de garder une trace des éléments susceptibles de constituer des représentations psychiques, afin de ne pas être comme rendu morts par les incessants « coq à l’âne » destructeurs de toute chaîne associative possible. Nous avons donc imaginé disposer de supports de représentation en papier. Nous avons mis en place une grande feuille qui occupe la surface de la table, et qui est toujours la même d’un entretien à l’autre et sur laquelle nous marquons des représentants mots, des symbolisations, des personnes et des choses évoquées par « Y. ». Cette feuille est aussi le lieu où peut lui être proposé par une référente de faire figurer les couleurs que les éprouvés lui évoquent, afin de tenter d’établir une sorte de code symbolique. Nous avons également mis en place deux cahiers, l’un tenu par « Y. », avec l’aide des référents et l’autre tenu par le psychologue, cahiers qui rendent compte, de par leur forme même, une succession de pages, du temps qui passe et du déroulement des séances ; cahiers qui tentent également de symboliser des espaces de pensée plus individualisés (le sien et celui du thérapeute). Ces nouvelles médiations dans la prise en charge nous ont permis d’introduire un caractère dynamique, là où nous nous sentions souvent anesthésiés. Depuis que nous avons inventé ce « décor » support des entretiens, la mise en scène des éprouvés de «Y.» s’est faite plus vivante.

 Des coulisses à la scène, l’importance de la famille du patient.
Nous recevons des patients dont l’appareil psychique est souvent peu ou mal différencié de l’appareil psychique familial, et il nous semble donc important d’avoir, avec la plupart des patients, des rencontres régulières (toutes les six semaines environ) avec le patient et sa famille.
 Nous référons ce travail avec les familles à celui de la thérapie familiale analytique et nous recevons, en tant que groupe soignant le groupe familial.
Ce travail avec la famille s’articule dans deux directions souvent difficile à tenir ensemble : d’une part, la compréhension du fonctionnement familial comme étant la moins mauvaise organisation psychique possible pour la famille ; d’autre part, la mise en place d’une dynamique d’individuation du patient par rapport à sa famille, individuation indispensable, même a minima, pour lui permettre de vivre dans un lieu de vie différent du lieu de vie familial.

 L’hôpital de jour, coulisses d’une mise en scène sociale.
La très grande dépendance des patients accueillis à l’hôpital de jour « La Fouillouse » rend très problématique leur insertion dans une vie sociale, même dans des établissements spécialisés. Nous sommes donc amenés à effectuer un important travail sur cette dépendance, afin de donner aux demandes d’assistance faites par les patients des réponses dans le registre de la représentation psychique tout en leur permettant d’apprendre à être socialement pas trop inadaptés à la vie en groupe.

 Les coulisses : une « position dépressive » possible pour l’équipe soignante, garante d’une « capacité de rêverie ».
Pour conclure cette présentation de notre travail, il est peut-être important d’insister sur l’importance de l’accès à une certaine position dépressive, si l’on peut dire, position dépressive issue de ce constat qui provoque au  renoncement à la toute-puissance : le déficit ne peut pas se soigner et la psychose provoque des sentiments souvent très négatifs. Par contre, l’accès à cette position dépressive, par l’abandon d’une attitude schizo-paranoïde qu’elle implique, permet le « prêt » aux patients, par l’équipe soignante, d’un « appareil à penser les pensées » groupal, étayé sur une capacité de rêverie, qui peut permettre de soigner la souffrance psychique de ces P.D.G. en donnant à cette souffrance des possibilités de représentations psychiques.
C’est donc bien dans un incessant et dynamique aller et retour entre la scène de la prise en charge des patients et les coulisses de la réflexion, de la supervision de notre travail, que les pensées impensées peuvent acquérir un statut d’objets de pensée.

Ce texte est tiré d'une communication que j'ai faite au colloque des hôpitaux de jour à St Lô en octobre 1997.   


Copyright: Jacques Borgy.


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